Le mot « exilarque » (« chef de l’Exil ») est un calque grec de l’hébreu roch galout et de l’araméen reich galouta. Ce titre était attribué au chef politique de la communauté juive de Babylonie, qui jouissait à certaines époques d’une semi-autonomie et dont la lignée remontait au roi David.
Bien que nous ne disposions guère de témoignages sur les fonctions de l’exilarque avant le IIe siècle environ, les origines de cette institution remontent à la période qui précéda immédiatement la destruction du premier Temple, quelque six cents ans auparavant.
Les origines de l’exilarque : l’exil de Jéchonias
En l’an 3327 (434 avant l’ère commune),1 onze ans avant la destruction du premier Saint Temple, le roi Jéchonias (également appelé Joachin ou Conias) succéda à son père, Joïakim, sur le trône de Juda. Il ne régna que trois mois – et dix jours – avant que le roi Nabuchodonosor de Babylonie ne mette Jérusalem en état de siège et que le roi Jéchonias ne se rende pacifiquement. Nabuchodonosor pilla Jérusalem et le Temple, et emmena en Babylonie de nombreux Juifs éminents, parmi lesquels le roi Jéchonias et le prophète Ézéchiel.
(Nabuchodonosor fit installer comme roi de Judée Sédécias (Tsidkiyahou), l’oncle du roi Jéchonias et le troisième fils du roi Josias. Finalement, malgré les protestations des prophètes, Sédécias se révolta contre Nabuchodonosor, qui revint alors à Jérusalem en l’an 3336 [425 avant l’ère commune] et assiégea de nouveau la ville le 10 Tévet. Cela aboutit à la destruction du Temple environ deux ans et demi plus tard, le 9 Av. Alors qu’ils tentaient de s’enfuir, Sédécias et ses fils furent capturés. Sédécias fut contraint d’assister à l’exécution de ses fils avant d’être lui-même emmené prisonnier en Babylonie.)
La trente-septième année de la captivité de Jéchonias, Évil-Mérodakh monta sur le trône et libéra Jéchonias de prison.2 Comme le rapportent les derniers versets du Livre des Rois :
La trente-septième année de l’exil de Joachin, roi de Juda […] Évil-Mérodakh, roi de Babylonie, l’année de son avènement, releva la tête de Joachin, roi de Juda, et le fit sortir de prison. Il lui parla avec bonté et plaça son trône au-dessus du trône des rois qui étaient avec lui à Babylone. Il lui fit changer ses vêtements de prisonnier, et Joachin prit constamment ses repas en sa présence, tous les jours de sa vie. Quant à son entretien, un entretien régulier lui fut assuré par le roi, chaque jour ce qui lui était nécessaire, tous les jours de sa vie.3
Cet acte ranima chez les Juifs exilés l’espoir de voir un jour renaître la maison royale de David. De fait, le Talmud et le Midrash nous enseignent que, dans Sa miséricorde, D.ieu fit en sorte que Jéchonias fût exilé avec des milliers de Juifs – dont le Sanhédrine – onze ans avant la destruction du Temple, afin que, lorsque l’exil en Babylonie aurait effectivement lieu, une direction communautaire juive y fût déjà quelque peu organisée.4 Ainsi, les germes de la délivrance furent semés avant même que la destruction ne fût achevée.
(Une découverte fascinante fut faite lors des fouilles de l’ancienne Babylone menées par l’archéologue allemand Robert Johann Koldewey entre 1899 et 1917 : une salle d’archives royales du roi Nabuchodonosor fut mise au jour. Parmi les tablettes découvertes s’en trouvent deux aujourd’hui connues sous le nom de « tablettes des rations de Joachin », qui décrivent les rations accordées par les Babyloniens à Jéchonias et à ses cinq fils royaux.)
Le premier livre des Chroniques énumère certains descendants du roi Jéchonias, parmi lesquels Zorobabel, fils de Chéaltiel, fils de Jéchonias,5 qui finit par monter à Jérusalem à l’époque d’Ezra afin de bâtir le second Temple avec l’autorisation de Cyrus, roi de Perse. Selon le Séder Olam Zouta, Chéaltiel était considéré comme le premier exilarque.6
On sait peu de choses sur les différents exilarques qui vécurent à l’époque du second Temple. Toutefois, le Séder Olam Zouta, ainsi que d’autres ouvrages tels que l’Iguéret Rav Cherira Gaon, donnent la liste de leurs noms et font remonter leur lignée jusqu’au roi Jéchonias.
La fonction d’exilarque
L’exilarque avait autorité pour juger les Juifs et nommer d’autres juges, ainsi que pour superviser leur activité. Il surveillait les marchés, les douanes et la réglementation des prix. Il était également habilité à percevoir les impôts et à infliger des sanctions aux contrevenants aux lois de l’État et à ceux qui troublaient l’ordre public.
La fonction d’exilarque s’accompagnait de luxe et de richesse. L’histoire des exilarques fut donc très contrastée et ponctuée de nombreuses crises politiques. Si certains étaient considérés comme des justes et érudits de la Torah, beaucoup d’autres avaient une réputation nettement moins reluisante.
La plupart des témoignages concernant les exilarques s’échelonnent du IIe siècle environ à la fin du Xe siècle. On trouve toutefois, bien plus tard encore, la trace de leurs descendants et de personnes qui portèrent ce titre, bien que celui-ci ne fût plus assorti d’aucun pouvoir.7
Le Nassi face au Reich Galouta
Les Juifs de la terre d’Israël avaient une fonction analogue à celle de l’exilarque : celle de nassi (« prince »), qui fut parfois reconnue par le gouvernement romain. De fait, Rabbi Yehouda Hanassi, « Juda le Prince » (vers 135–217 de l’ère commune), qui était le nassi en terre d’Israël, déclara que, si l’exilarque Mar Houna venait en terre d’Israël, il lui témoignerait de grands honneurs, mais qu’il ne lui céderait pas la fonction de nassi.8
L’histoire de Boustenaï
Boustenaï est peut-être l’un des exilarques les plus célèbres. Il existe de nombreuses versions de ce récit, qui divergent notamment sur l’identité de ses protagonistes.9 En voici la trame essentielle :
Le roi Hormizd de Perse, qui haïssait les Juifs, décida d’exterminer la maison royale de David. Il ne restait plus de cette maison qu’un enfant à naître, dont le père avait été tué. Le roi chercha à tuer la mère avant la naissance de l’enfant, ce qui aurait définitivement mis fin à la lignée davidique. Le roi rêva alors qu’il se trouvait dans un magnifique jardin (boustan), où il déracinait les arbres et brisait les branches. Comme il levait sa hache contre une petite racine, un vieillard lui arracha la hache et lui porta un coup qui faillit le tuer, en disant : « Ne te suffit-il pas d’avoir détruit les beaux arbres de mon jardin, pour que tu cherches à présent à en détruire aussi la dernière racine ? En vérité, tu mérites que ton souvenir disparaisse de la terre. » Le roi promit alors de veiller avec le plus grand soin sur la dernière pousse du jardin.
Nul, hormis un vieux sage juif, ne fut capable d’interpréter le rêve. Celui-ci dit : « Le jardin représente la lignée de David, dont tu as détruit tous les descendants à l’exception d’une femme enceinte d’un garçon. Le vieillard que tu as vu était David, auquel tu as promis de veiller à ce que sa maison renaisse grâce à cet enfant. » Le sage juif, qui était le père de la jeune femme, la conduisit auprès du roi, et on lui attribua des appartements aménagés avec une splendeur princière. Elle mit au monde un garçon, qui reçut le nom de « Boustanaï », d’après le jardin que le roi avait vu dans son rêve.
Malgré la diffusion de ce récit, d’autres auteurs – au premier rang desquels Rav Cherira Gaon (906–1006 de l’ère commune) – écrivent que leurs familles font remonter leurs origines aux exilarques antérieurs à Boustanaï, ce qui indique que celui-ci n’était pas l’unique survivant de la dynastie davidique. Rav Cherira Gaon écrit qu’en raison du déclin de l’exilarcat, sa famille renonça à ses prétentions à cette fonction, préférant l’érudition en Torah et la direction rabbinique aux intrigues de palais.10
La fin de l’exilarcat et Machia’h
Le Talmud rapporte un échange fascinant :11
Yehouda et ‘Hizkiya, les fils de Rabbi ‘Hiya, étaient attablés devant Rabbi Yehouda Hanassi et gardaient le silence. Rabbi Yehouda Hanassi dit à ses serviteurs : « Apportez davantage de vin aux jeunes gens, afin qu’ils parlent. » Une fois enivrés, leurs langues se délièrent et ils dirent : « Le fils de David [Machia’h] ne viendra pas avant que deux maisons patriarcales ne disparaissent d’Israël : le chef de l’Exil en Babylonie et le nassi en terre d’Israël [c’est-à-dire la famille même de leur hôte !], comme il est dit à propos de Machia’h : “Il sera un sanctuaire, mais aussi une pierre d’achoppement et un rocher de scandale pour les deux maisons d’Israël.”12 »
Pourquoi ces dynasties devaient-elles donc disparaître pour que Machia’h puisse se révéler ?
Les commentateurs expliquent que le peuple juif en général, et la maison de David en particulier, sont comparés au cycle lunaire, au cours duquel la lune croît puis décroît. Pour que la lune puisse connaître une renaissance complète, elle doit d’abord être entièrement dissimulée. Ce n’est qu’alors qu’elle peut enfin reparaître dans une lumière nouvelle. De même, Machia’h, descendant du roi David, surgira avec la lumière nouvelle de la délivrance.13 Puisse la délivrance advenir très prochainement, de nos jours !

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