Cher Rabbin,
Chaque fois que, chez vous autres, on parle de l’ère messianique et du « Machia’h » – qui, je suppose, correspond à ce qu’on appelle le « messie » –, vous insistez pour le présenter comme un roi. Or, nous avons commencé à guillotiner les rois il y a plus de deux cents ans, et ils ne sont plus vraiment à la mode depuis. Nous avons constaté que les démocraties libérales sont bien plus aptes à protéger les droits des individus et à œuvrer au plus grand bien du plus grand nombre. Les rois n’étaient notoirement pas doués pour cela.
Alors pourquoi ne pas simplement l’appeler – lui, ou elle – un « guide spirituel éclairé » ? Le titre de « roi » paraît tellement anachronique.
– Dans l’attente de votre réponse
Cher « Dans l’attente »,
Vous soulevez une excellente question, mais je ne suis pas certain que vous mesuriez réellement à quel point elle est pertinente.
Le prophète Isaïe décrit un individu sur lequel « reposera l’esprit de D.ieu, un esprit de sagesse et d’intelligence, un esprit de conseil et de force, un esprit de connaissance et de crainte de l’Éternel ».1
Que réalisera cet individu ? Quelque chose de très différent de ce que nous avons l’habitude d’attendre des rois. Le prophète poursuit :
Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera avec le chevreau ; le veau, le lionceau et la bête engraissée seront ensemble, et un petit enfant les conduira. La vache et l’ourse paîtront, leurs petits se coucheront ensemble ; et le lion, comme le bétail, mangera de la paille.
Un nourrisson jouera sur le trou d’une vipère, et dans le repaire de l’aspic un enfant sevré étendra sa main. Ils ne feront ni mal ni destruction sur toute Ma sainte montagne, car la terre sera remplie de la connaissance de D.ieu comme les eaux recouvrent le fond de la mer.2
En somme, cela signifie que l’époque messianique ne sera pas simplement un temps où l’on s’aime, où l’on vit en paix et où l’on passe du bon temps ensemble. Ce sera un temps où « la terre sera remplie de la connaissance de D.ieu », si entièrement pénétrée de cette connaissance, de cette conscience supérieure, de cette clarté spirituelle, que même les bêtes sauvages des champs se comporteront comme il convient.
Dès lors, dans un tel état, qui a besoin d’un roi ? Qui a même besoin d’un gouvernement ? Que les gens, si pleinement éclairés et conscients de leur Créateur ainsi que de leur responsabilité envers Sa création, s’organisent par eux-mêmes et règlent leurs différends entre eux. Après tout, pensez-vous vraiment que des êtres éclairés puissent blesser, voler, extorquer ou causer, de quelque autre manière, un préjudice corporel ou financier à autrui ? Qui aurait donc besoin d’un gouvernement dans un tel monde, et a fortiori d’un roi ?
D’accord, pour parvenir à cet état, il se peut bien que nous ayons besoin d’un individu exceptionnel, d’un grand dirigeant capable de faire face aux oppresseurs, aux dictateurs et à tous les autres guignols puissants de ce monde. Comme le formule Maïmonide, quelqu’un qui renforcera la Torah et « mènera les guerres de D.ieu »3 – pas nécessairement des guerres militaires, mais des actions aux répercussions politiques et sociales considérables.
Mais une fois cette mission accomplie, lorsque le monde sera en paix, bruissant de sagesse au point que même les léopards et les loups sauront se tenir, et que la terre elle-même sera emplie de connaissance, alors tout changera. Ce qui sera alors essentiel ne sera pas un roi, mais un enseignant. Oui, le monde sera éclairé, mais il restera un monde qui accédera peu à peu à cette clarté. Machia’h, en tant qu’enseignant, guidera les êtres humains pour qu’ils voient et comprennent ce monde nouveau qui s’ouvrira à eux.
Et pourtant, le terme même de machia’h signifie « oint ». Oint pour quoi ? Oint pour être roi. Mais qui aura besoin d’un roi ?
Qu’est-ce qu’un roi, en réalité ? Oui, un roi gouverne, mais est-ce vraiment cela, un roi ?
La question fut posée par plusieurs des Rabbis de ‘Habad.4 Voici leur réponse :
Un roi – un roi authentique, véritable jusque dans son essence – est un individu qui dépasse de la tête et des épaules ceux qui l’entourent. C’est pourquoi un roi qui doit contraindre le peuple à l’accepter comme roi n’est pas un véritable roi. Un véritable roi est quelqu’un comme le roi Saül : lorsque le prophète Samuel et le peuple le choisirent, on ne parvint pas à le trouver, car il s’était caché, espérant ne pas être choisi.
À propos du roi Saül, le prophète dit qu’il était « plus grand que tout le peuple depuis les épaules et au-dessus ».5 Il ne s’agit pas seulement d’une mesure verticale. Les « épaules », dans ce contexte, renvoient aux émotions. Les émotions de Saül se situaient au niveau de l’intellect d’un autre homme. Son esprit relevait donc d’un tout autre plan.
Tel sera également le caractère de Machia’h. Oui, il sera un enseignant, car c’est cela qui caractérisera cette époque : apprendre, connaître, acquérir la sagesse divine. Mais un enseignant – un bon enseignant – limite son enseignement à ce que l’élève est prêt à recevoir et capable d’assimiler. Machia’h sera un enseignant, mais doté d’une dimension royale : aussi éclairés que les êtres humains puissent être, il verra bien au-delà. Et pourtant, comme roi-enseignant, il sera capable de nous transmettre, à nous aussi, cette connaissance qui dépasse notre entendement. Peut-être pas sous une forme strictement intellectuelle, mais sous une forme qui pourra être transmise.
C’est une idée intéressante, car elle s’accorde si bien avec ce qu’est l’ère messianique et avec la manière dont elle réalise le but de la création – comme l’écrit Rabbi Chnéour Zalman : « tout dépend de notre travail pendant toute la durée de l’exil ».
Autrement dit, par l’effort de notre travail, par notre lutte et notre persévérance dans les temps les plus éprouvants, jusqu’à cette époque glorieuse, nous attirerons dans le monde une lumière profonde, une lumière de l’essence, qui n’aurait jamais pu être révélée sans ce labeur. C’est cette lumière de l’essence qu’il incombera à Machia’h de nous révéler : quelque chose d’entièrement transcendant, et pourtant quelque chose que chacun de nous touche ; quelque chose dont chacun de nous tire sa force chaque fois que nous bravons la confusion et l’obscurité de notre monde présent pour faire ce que nous savons être juste et beau.
Cet enseignant sera donc l’enseignant ultime. Un enseignant-roi. Car il nous montrera l’essence même de nos âmes, et la manière dont elles sont enracinées dans l’Essence même de tout être. Il nous révélera comment nous sommes, nous aussi, des rois.

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