Chaque jour de semaine, le Juif pose sur sa tête, au-dessus de son cerveau, et sur son bras, face à son cœur, une paire de téfiline : des boîtiers de cuir noir renfermant de petits rouleaux de parchemin sur lesquels sont inscrits les principes fondamentaux de notre foi, au premier rang desquels cette proclamation : « Écoute, Israël, l’Éternel est notre D.ieu, l’Éternel est Un. »

Nos Sages enseignent que D.ieu, Lui aussi, met les téfiline. Et qu’est-il écrit dans les téfiline de D.ieu ? « Qui est comme Ton peuple Israël, nation unique sur la terre. » Tandis que nous proclamons l’unité de D.ieu, D.ieu proclame l’unité et l’intégrité de Son peuple élu.

Et pourtant, depuis ses origines mêmes, cette « nation unique » se compose de douze tribus distinctes. Jacob eut douze fils ; avant de mourir, il les bénit « chacun selon sa bénédiction propre », conférant à Juda la majesté du lion, à Issakhar la persévérance de l’âne, à Dan l’ingéniosité du serpent, à Nephtali la rapidité de la gazelle, et ainsi de suite. Chaque tribu reçut ainsi une vocation et un rôle particuliers : Juda donna des rois et des législateurs ; Issakhar, des érudits ; Zabulon, des navigateurs et des commerçants ; les guerriers venaient de Gad, les maîtres d’école de Siméon, les oléiculteurs d’Acher, les bergers de Manassé, et ainsi de suite.

Les descendants des fils de Jacob conservèrent leur identité tribale tout au long de l’exil en Égypte. Lorsque la mer Rouge s’ouvrit pour les laisser passer, elle se fendit en douze chemins, un pour chaque tribu. Chaque tribu était dénombrée séparément lors des différents recensements du peuple d’Israël ; chacune avait sa pierre propre sur le pectoral du grand prêtre, sa bannière propre – de la couleur de sa pierre –, sa place assignée dans la marche lorsque le peuple d’Israël traversait le désert, et son emplacement déterminé lorsqu’il campait autour du Sanctuaire, reflétant les places que Jacob avait attribuées à ses fils autour de son lit funèbre lors de ses obsèques. Douze explorateurs, représentant chacun sa tribu, composèrent la mission de reconnaissance envoyée en vue de la conquête de la Terre sainte. Une fois dans le pays, chaque tribu reçut un territoire propre, adapté à sa vocation particulière ; il y eut même une époque où certaines restrictions furent imposées aux mariages entre tribus, afin d’empêcher que la propriété foncière ne passe d’une tribu à l’autre.

Des jours répétitifs

Les tribulations de l’exil et de la dispersion ont estompé la division d’Israël en ses douze tribus. Aujourd’hui, la plupart des Juifs ne savent pas avec certitude à quelle tribu ils appartiennent. Mais le concept d’une « nation unique » distinguée par diverses identités tribales demeure. Si tous les Juifs sont liés par la même Torah et les mêmes 613 mitsvot, les communautés se distinguent par le texte de leurs prières, leur manière d’appliquer certaines lois et l’observance de certaines coutumes. De même, le partenariat traditionnel entre les « Issakhar » et les « Zabulon » – entre ceux qui consacrent leur vie à l’étude de la Torah et ceux qui les soutiennent grâce aux fruits de leurs affaires – demeure une institution ancienne dans chaque communauté juive.

Il existe dans notre calendrier douze jours où nous renouons avec nos identités tribales et avec l’« appartenance tribale » d’Israël. Ce sont les douze premiers jours du mois de Nissan, durant lesquels nous commémorons l’inauguration du Sanctuaire par les douze chefs de tribu, les nessiim – au singulier, nassi – d’Israël.

Le Sanctuaire était la « Tente d’assignation » que D.ieu ordonna à Moïse de construire afin qu’elle serve de demeure à la manifestation de Sa présence, la Chékhina, au sein du camp d’Israël. Il accompagna le peuple d’Israël durant ses quarante années de pérégrination dans le désert, puis fut dressé en différents lieux de la Terre sainte, jusqu’à ce qu’une résidence permanente pour D.ieu fût édifiée à Jérusalem par le roi Salomon.

En règle générale, le service du Sanctuaire n’avait aucun lien explicite avec la division d’Israël en tribus. Il était accompli par Aaron et ses fils, que D.ieu avait choisis pour être les émissaires de tout le peuple. Aussi, lorsque le Sanctuaire fut inauguré le premier Nissan de l’an 2449 de la Création – 1312 avant l’ère commune, un an après la sortie d’Égypte –, et que les nessiim des douze tribus vinrent trouver Moïse, désireux d’apporter des présents en l’honneur de cette inauguration, Moïse hésita à accepter leurs offrandes. Il estimait qu’une offrande présentée par un seul représentant au nom du peuple tout entier aurait été plus appropriée. Mais D.ieu voulut que chaque tribu soit reconnue et représentée individuellement dans l’établissement de Sa « demeure » au sein du camp d’Israël, et Il ordonna à Moïse de « l’accepter d’eux... Un nassi par jour, un nassi par jour, ils apporteront leurs offrandes pour l’inauguration de l’autel » (Nombres 7, 5 et 11).

Ainsi, pendant douze jours, les nessiim apportèrent leurs présents. Le premier Nissan, Na’hchone ben Aminadav, nassi de la tribu de Juda, présenta une série d’offrandes au Sanctuaire ; le deux Nissan, Nethanel ben Tsouar, nassi d’Issakhar, apporta les offrandes de sa tribu ; le trois, ce fut le tour d’Éliav ben Hélone, nassi de Zabulon ; et ainsi de suite jusqu’au douze Nissan, où le nassi de Nephtali, A’hira ben Énane, présenta la contribution de sa tribu.

À notre époque, nous commémorons l’inauguration du Sanctuaire en lisant, chacun de ces douze premiers jours de Nissan, la section quotidienne du nassi : les versets décrivant les offrandes du jour. Après avoir rapporté l’offrande apportée par la tribu du jour, nous concluons par cette prière :

Que telle soit Ta volonté, Éternel mon D.ieu et D.ieu de mes pères : si moi, Ton serviteur, j’appartiens à la tribu de..., dont j’ai lu aujourd’hui dans Ta Torah la section du nassi, fais que toutes les étincelles saintes et toutes les illuminations saintes contenues dans la sainteté de cette tribu rayonnent sur moi, pour m’accorder compréhension et intelligence dans Ta Torah et dans la crainte que je Te porte, afin d’accomplir Ta volonté tous les jours de ma vie...

Ce qu’il y a pourtant de plus déroutant dans les lectures du nassi, c’est qu’elles décrivent toutes exactement la même offrande. Le premier jour, nous lisons comment le nassi de Juda apporta « un plat d’argent du poids de 130 sicles, un bassin d’argent de 70 sicles... tous deux remplis de fleur de farine pétrie à l’huile... une cuillère d’or de 10 sicles, remplie d’encens... un taureau... un bélier... un agneau... un bouc... », et ainsi de suite – quelque trente-cinq éléments en tout. Le lendemain, nous lisons comment le nassi d’Issakhar apporta ces mêmes trente-cinq éléments, identiques en tout point, jusqu’au poids de chaque récipient et à l’âge de chaque animal. Il en va de même lorsque nous lisons l’offrande de Zabulon le troisième jour, celle de Ruben le quatrième, et ainsi de suite jusqu’à l’offrande de Nephtali le douze Nissan.

C’est bien ainsi que le récit se présente au septième chapitre du livre des Nombres, d’où sont tirées les lectures du nassi. La Torah, si économe de ses mots qu’elle exprime souvent de nombreuses lois complexes au moyen d’une seule lettre supplémentaire, rapporte séparément les offrandes de chaque nassi, répétant douze fois la liste détaillée. Elle consacre ainsi soixante-douze versets « supplémentaires » au récit de ces offrandes, faisant de la section de Nasso (Nombres 4, 21–7, 89) la plus longue de la Torah, avec ses 176 versets.

Pourquoi, dès lors, affirmons-nous que la lecture du nassi de chaque jour fait jaillir les « étincelles saintes et illuminations saintes contenues dans la sainteté de cette tribu » qui lui sont propres ? Et si les « étincelles » et les « illuminations » représentées par ces offrandes ne sont pas propres à chacune, mais communes à toutes les tribus d’Israël, pourquoi chaque tribu apporta-t-elle ses offrandes séparément, et chacune un jour différent ?

Six chariots et douze bœufs

Outre les offrandes qu’ils apportèrent durant les douze premiers jours de Nissan, les douze chefs de tribu firent une autre contribution liée à l’inauguration du Sanctuaire. Six chariots, attelés chacun d’une paire de bœufs, furent donnés pour transporter le Sanctuaire. Chaque tribu fournit un bœuf et s’associa à une autre tribu pour apporter l’un des six chariots. Ce présent fut offert par les douze nessiim ensemble, le premier Nissan, comme le décrit la lecture du nassi de ce jour.

L’examen de ces deux ensembles de présents montre qu’ils répondent tous deux au même paradoxe : celui d’une « nation unique » composée de « tribus » diverses. Ces deux offrandes – chacune à sa manière – montrent comment, bien que la vision de Moïse d’une offrande commune à tout le peuple d’Israël ait été écartée au profit d’offrandes individuelles de chaque tribu, celles-ci soulignent en réalité l’unité d’Israël.

Comment, en effet, un peuple composé de tribus différentes, chacune dotée de son caractère, de son tempérament, de ses talents et de sa vocation propres, peut-il s’unir en une « nation unique » ?

Une première approche consiste à mettre l’accent sur notre interdépendance : comprendre que, puisque nous partageons un but commun – bâtir pour D.ieu « une demeure dans le monde matériel » – et que chacun de nous a un rôle essentiel à jouer dans l’accomplissement de ce but, nos diverses « tribus » et nos différents profils se complètent et s’accomplissent mutuellement pour former un seul peuple. Autrement dit, ce sont nos différences elles-mêmes qui nous unissent. L’entité « Israël » et ce qu’elle représente seraient incomplètes si une seule « tribu » venait à manquer à l’ensemble ; aussi aucun Juif n’est-il pleinement juif sans le lien qui l’unit à chacun des autres types de Juifs.

C’est ce que démontrèrent les nessiim par leur présent de « six chariots couverts et douze bœufs, un chariot pour deux nessiim et, pour chacun, un bœuf » (Nombres 7, 3). Certes, disaient-ils, nous sommes composés de diverses « tribus », chacune marquée par son caractère propre. Certes, chacun de nous apporte sa contribution distincte à l’accomplissement de la mission d’Israël. Pourtant, nous reconnaissons que, si chacun de nous a reçu un don que les autres « tribus » ne possèdent pas, ce sont elles qui nous apportent ce qui nous manque. Un demi-chariot ne sert à rien : nous devons unir nos dons pour disposer de quoi transporter la « Tente d’assignation » au cours de notre traversée du désert spirituel qu’est notre monde matériel. Et si nous sommes peut-être capables de produire un « bœuf » entier par nos propres efforts, il faut deux bœufs pour tirer notre chariot commun.

Il existe cependant un autre aspect de l’unité d’Israël : une vision qui voit, dans les vocations et les personnalités multiples et diverses composant la nation juive, les expressions variées d’une seule essence. Non seulement toutes ces vocations œuvrent de concert pour atteindre un but collectif – comme les bœufs et les chariots –, mais elles ne font intrinsèquement qu’une. La nation d’Israël est une âme unique, rayonnant à travers un prisme aux multiples facettes : si chaque facette déploie sa teinte propre dans le rayon qu’elle réfracte, la lumière qu’elles transmettent toutes est une seule et même lumière.

C’est cette idée qu’exprime le second ensemble d’offrandes, celles que les nessiim apportèrent durant les douze premiers jours de Nissan. Comme nous l’avons dit, ces offrandes étaient toutes rigoureusement identiques, jusqu’au poids de l’argent de chaque plat et à l’âge de chaque agneau, et pourtant la Torah les rapporte chacune séparément. Dans son commentaire de ces versets, le Midrash développe la signification allégorique de ces présents. Chacun des détails de ces trente-cinq éléments – le type de récipient, sa matière, son poids, l’espèce des offrandes animales, leur nombre, leur âge, etc. – symbolisait quelque chose. Mais, pour chaque tribu, ils symbolisaient autre chose. Pour Juda, ils représentaient différents aspects du rôle de la tribu comme souverains et dirigeants ; pour Issakhar, ils se rapportaient tous à l’érudition et à l’étude de la Torah ; et ainsi de suite (voir Bamidbar Rabba 13–14).

Cela explique que ces offrandes aient été réparties sur douze jours différents, et qu’elles soient « répétées » douze fois dans la Torah. La Torah veut souligner que chaque tribu apporta à son offrande son expérience et son regard propres. Un seul et même acte était coloré différemment par la nature singulière de chacun de ses acteurs ; chacun exprimait la même vérité éternelle à travers sa personnalité et son mode de vie propres.

L’unité en deux dimensions

D’où la nécessité des deux ensembles d’offrandes apportés par les chefs des tribus d’Israël.

Par leur première offrande de six chariots et douze bœufs, les chefs des tribus exprimèrent comment nos différences elles-mêmes, mises en œuvre de concert et en harmonie, nous unissent en un « seul peuple ».

Le second ensemble d’offrandes exprima une unité plus profonde : alors même que chacun de nous poursuit le rôle que D.ieu lui a assigné, vivant sa vie en son « jour » et à sa façon, nous accomplissons tous la même chose. Car, par notre origine et notre essence, nous ne faisons qu’un, et nos vies comme nos accomplissements individuels ne sont que les multiples expressions d’une seule et même quête.

Le premier aspect de notre unité ne concerne que la finalité de notre mission nationale, non ses moyens. Il perçoit le but commun vers lequel elle tend ; mais le déroulement de la vie – ce que nous faisons concrètement pour atteindre ce but – demeure un terrain de différence et de diversité. Ainsi, même si nos efforts présents sont guidés et imprégnés par la vision de notre objectif commun, nos vies se déroulent, dans les faits, séparément et sans lien apparent entre elles. Le second aspect, en revanche, perçoit une unité intrinsèque dans le déroulement même de la vie. Avant même que nos chemins individuels n’aient convergé vers la même destination, il discerne, dans les multiples manières dont nous mettons en œuvre nos talents et nos capacités propres, un seul processus, un seul acte, une seule entreprise : faire de nos vies une « Tente d’assignation », un lieu destiné à abriter la bonté et la perfection de notre Créateur.